"La crise climatique est l’injustice de trop"

M. Nicolas Hulot, Ministre d’Etat, Ministre de la transition écologique et solidaire est intervenu lors de la 108ème session du Conseil de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le 30 novembre 2017.

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M. Nicolas Hulot à la 108ème session du Conseil de l’OIM
De gauche à droite :
M. Nicolas Hulot, Ministre d’Etat, Ministre de la transition écologique et solidaire
Ambassadeur M. William Lacy Swing, Directeur général de l’OIM
Photo OIM

108ème session du Conseil de l’Organisation internationale pour les migrations

Panel de haut-niveau

« Migrations, environnement et changement climatique : Quelles opportunités dans le cadre du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières ? »

France - Intervention de M. Nicolas Hulot, Ministre d’Etat, Ministre de la transition écologique et solidaire

Genève, le jeudi 30 novembre 2017

La version prononcée fait foi.

Monsieur Le Directeur général,

Merci de m’accueillir, merci des mots bienveillants que vous venez de tenir.

Madame la Secrétaire exécutive, à laquelle je m’adresse par la pensée,

Madame l’Ambassadrice,

Madame la Vice-Présidente,

Excellences,

Chers amis,

Je tiens d’abord à vous remercier, M. Swing, pour votre invitation, et en profiter pour saluer la qualité exceptionnelle du travail que vous menez à la tête de cette organisation si essentielle qu’est l’Organisation internationale pour les migrations.

Les géologues nous ont informés, dans une époque récente, que nous aurions brutalement basculé d’une ère géologique à une autre ère géologique. Ils nous ont informés que nous sommes rentrés de plein pied dans ce que l’on appelle l’anthropocène. Ce qui en clair veut dire que nous sommes rentrés sans même nous en apercevoir dans l’ère de l’humanité. Cela veut dire que l’humanité est devenue son propre facteur ou son propre déterminant pour l’avenir. Et je me pose à l’instant où je m’adresse à vous la question de savoir si le fait que nous soyons notre propre déterminant, notre propre facteur de changement est une bonne ou une mauvaise nouvelle. Un philosophe français disait « je déplore que le sort de l’humanité soit dans d’aussi mauvaises mains que les siennes ». Et évidemment nous sommes là pour lui donner tort.

Personnellement je me réjouis que nous ayons encore notre destin en mains. Mais chacun sait ici, mais c’est mieux de le répéter, que si nous laissons à un moment ou un autre les phénomènes nous échapper, nous n’aurons plus évidemment notre destin en mains, et nous rentrons, chacun le sait, dans une phase excessivement décisive où nous pouvons soit inverser ou en tout cas atténuer les phénomènes, soit simplement assister en spectateurs informés à l’irréversibilité des phénomènes.

Donc je dirais que, s’il y a une qualité dont nous devrions nous doter le plus rapidement possible en ce début du 21ème siècle, c’est de lucidité, dont nous avons besoin. C’est-à-dire regarder enfin les réalités d’aujourd’hui et celles qui sont en train de se dessiner demain, droit dans les yeux, et au prétexte qu’elles sont complexes, qu’elles sont parfois effrayantes, ne pas les mettre de côté. Personnellement, la seule chose qui me fait peur, c’est de laisser l’avenir décider à notre place et de mettre sous la table un certain nombre de sujets, au prétexte que parfois ils nous prennent un peu de court. Je dis cela parce que le sujet que vous portez ici dans cette organisation, et qui nous réunit aussi, fait partie de ces sujets qu’à part quelques initiés que vous représentez, on aurait tendance effectivement à dissimuler, à cause de leur gravité ou de leur complexité. Pourtant la problématique que nous traitons, que vous traitez aujourd’hui est une problématique essentielle, face à laquelle nous n’avons d’autre obligation que d’accomplir notre devoir d’humanité.

La problématique migrations, environnement et changement climatique, n’est pas une problématique future c’est une réalité qui est en marche, qui affecte chaque année des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, qui comme d’un fait exprès, sont déjà des hommes, des femmes et des enfants dans des situations de vulnérabilité ; je l’ai d’ailleurs souvent dit : la crise climatique est l’injustice de trop, parce qu’elle ajoute du malheur au malheur, de la souffrance à la souffrance, et qu’elle frappe prioritairement les populations les plus vulnérables. Vous le savez ici, mais d’autres ne le savent pas forcément à l’extérieur de cette enceinte : les changements climatiques, les extrêmes climatiques ou les phénomènes au long court de désertification, déplacent déjà deux fois plus de personnes que les conflits dont on connait les conséquences tragiques.

Permettez-moi tout d’abord de réitérer, ici, notre attachement aux droits de l’Homme de tous les migrants, quel que soit leur statut, ainsi qu’au renforcement de la coopération indispensable, nécessaire, entre pays d’origine, pays de transit, et pays de destination.

N’oublions jamais que l’essentiel des migrations environnementales sont souvent invisibles pour la plupart des pays, car ce sont bien les pays voisins des zones touchées par le changement climatique qui, dans un premier temps, et souvent majoritairement, accueillent avec de très faibles moyens, les premiers déplacés climatiques. Ils le font dans un accès spontané d’humanité, mais nous aussi, nous devons ici faire devoir d’humanité.

Les liens entre migrations, changement climatique et dégradation de l’environnement sont à la fois certains, et en même temps complexes.

Ils sont certains : des territoires proches des côtes ou en voie de désertification peuvent être menacés à court terme. Les événements extrêmes, dont ce matin encore l’Organisation météorologique mondiale me confirmait qu’ils sont de plus en plus nombreux, provoquent des déplacements qui sont le plus souvent temporaires, mais parfois, et de plus en plus, également définitifs.

Le changement climatique affecte aussi sur le temps long des territoires entiers, il prolonge et accentue la pauvreté et la misère.

Toutes les migrations, évidemment, j’en ai bien conscience, ne sont pas imputables au changement climatique ; d’ailleurs, souvent, elles sont multifactorielles ; mais chacun s’accorde à reconnaitre que le changement climatique figure désormais parmi les causes les plus profondes de la plupart d’entre elles. Et une fois encore, ils ajoutent de l’injustice à l’injustice. On est effectivement entré dans une nouvelle ère climatique, qui nous oblige, de gré ou de force, à regarder la réalité en face, à ne pas l’observer, mais simplement à y répondre.

C’est bien pourquoi, il est si essentiel de mettre maintenant, sans tarder, en œuvre l’Accord de Paris : c’est la première réponse, et la plus fondamentale, au défi des migrations climatiques. Et, à cet égard, je voudrais profiter de la présence fidjienne ici pour saluer le rôle clef de sa présidence à la COP23.

Mais les liens entre migrations et changement climatique sont aussi complexes :

D’une part, le changement climatique, effectivement, n’est pas seul en cause : la dégradation des terres et des écosystèmes est aussi un facteur essentiel. Or, la main de l’homme y apparaît directement : déforestation, pollution, surpêche, systèmes d’irrigation et pratiques agricoles totalement inadaptées y contribuent également.

D’autre part, vous le savez, la plupart des déplacements ont lieu au sein d’un même pays, et c’est là que se posent les défis essentiels : comment faire pour aider les Etats fragiles, qui cumulent souvent des handicaps de nature diverse : économiques, environnementaux, et sociaux.

Alors que faire ? Que faire face à cet impératif éthique qui s’impose à nous ? Nous ne pouvons pas nier une autre réalité : les premières victimes du réchauffement climatique, comme je l’ai évoqué à l’instant, ce sont les populations les plus pauvres, les plus démunies, mais paradoxalement, t, celles qui y ont le moins contribué.
C’est pour ça d’ailleurs que j’ai toujours considéré que ce sujet était l’injustice majeure, parce que ces hommes, ces femmes, et ces enfants subissent les conséquences d’un phénomène qui lui-même est la conséquence d’un mode de développement dont ils n’ont pas profité, un phénomène qu’ils n’ont pas provoqué, et d’un mode de développement, si on veut être totalement juste dans l’histoire, qui parfois s’est fait à leur détriment. Je le dis ici parce que l’Histoire n’est jamais amnésique et c’est bien nécessaire de garder cette réalité des faits à l’esprit.
C’est bien le cœur de la justice climatique, qui est donc inscrite dans le préambule de l’Accord de Paris pour traduire dans les mots cette réalité.

Nous pouvons agir de plusieurs manières.

Il importe tout d’abord que les questions climatiques soient bien intégrées aux travaux menés dans les enceintes multilatérales concernant les enjeux de mobilité humaine.
L’élaboration en cours du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, qui fait suite à la déclaration de New York du 19 septembre 2016, représente à cet égard une opportunité à ne pas manquer.

Par son expertise unique, l’OIM apporte un soutien précieux, et je veux ici une fois encore le saluer, au processus d’élaboration de ce pacte. La France entend continuer à y participer activement, notamment dans quelques jours à Puerto Vallarta, puis durant toute la phase de négociation.

La France y contribuera en ayant à cœur de réaffirmer le respect des droits de l’Homme de tous les migrants, quel que soit leur statut, et la nécessité du renforcement de la coopération entre pays d’origine, de transit et de destination.

Au-delà, cette échéance doit être l’occasion de mettre en exergue des liens entre changement climatique et migrations, et la nécessité d’améliorer les données et les connaissances relatives aux déplacements climatiques, et l’importance de trouver le plus rapidement possible des solutions durables et concrètes pour les personnes déplacées, ou éventuellement celles qui sont susceptibles de l’être.

La question de la protection de ces personnes est un enjeu clef. C’est tout l’objet des travaux de la Plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes, qui fait suite à l’initiative Nansen, et qui a déjà permis l’adoption en 2015 d’un « Agenda pour la protection des personnes déplacées dans le contexte de catastrophes et de changements climatiques ».

C’est bien pour toutes ces raisons que la France, membre du comité de pilotage, appuie activement cette plateforme, et contribue aux projets de l’OIM en lien avec son plan d’action.

Dans le même temps, il nous faut aussi travailler sur l’anticipation des transformations environnementales, si l’on veut aider les sociétés, là aussi, à prévenir le pire et à prendre en amont les meilleures décisions.

Le renforcement de la résilience doit être un élément de toute politique publique, et de toute politique d’aide au développement, non pas pour elle-même, mais bien pour la stabilité des communautés humaines.

La prévention des risques aussi est essentielle. De nombreux efforts sont produits en ce sens. La France porte, avec d’autres partenaires bilatéraux, mais aussi l’OMM et la Banque mondiale, l’initiative que je salue ici, CREWS, qui vise à améliorer la préparation et surtout la prévention des populations face, notamment, aux événements climatiques extrêmes.

Je cite une fois encore cet exemple aberrant : quand il y a eu récemment cette série d’ouragans dans les Caraïbes, alors que le monde entier observait devant ses écrans cette séquence tragique, dans certaines régions d’Haïti, certaines populations n’ont pas été informées de l’imminence et de l’approche de ces évènements météorologiques.

Il nous faut surtout agir en amont des départs :

  • par la mise en œuvre de l’Accord de Paris bien évidemment et par le respect des engagements financiers pris pour les pays du sud ;
  • par l’amélioration des pratiques agricoles ; par la préservation des terres et des écosystèmes ; par l’arrêt de la déforestation et le reboisement ; aussi, par une meilleure gestion des ressources de l’océan.

Des réponses concrètes doivent maintenant permettre de diminuer la pression sur les ressources naturelles, en particulier dans les zones les plus fragiles ; nous devons également soutenir le développement de stratégies qui placent les écosystèmes au cœur du développement.

Cela passe par la mobilisation de tous.

A ce titre, pour la première fois dans le cadre d’une des Conventions de Rio – la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification - une décision a été adoptée sur le thème des migrations lors de la COP13 sur la désertification, qui a eu lieu en Chine, à Ordos, au mois de septembre dernier.

Nous devons donc favoriser toutes les synergies entre les différentes organisations sur ce sujet et évidemment continuer à les mobiliser toutes, où qu’elles soient pour protéger notre planète, mais, pardon de le dire, avant tout notre humanité.

C’est dans cet esprit, pour conclure, que le Président de la République française, M. Macron, a décidé d’organiser, dans quelques jours, le 12 décembre, un sommet à Paris, avec les Nations unies et la Banque mondiale, afin de changer d’échelle je l’espère, dans la mobilisation de tous les acteurs, au service de la lutte contre les changements climatiques, mais également au service de l’adaptation.

C’est aussi pourquoi la France a proposé à l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre dernier, un Pacte mondial pour l’environnement, destiné à rassembler et à mettre en cohérence les grands principes du droit international de l’environnement.

Ce programme, vous en avez conscience, est vaste. Mais la bonne nouvelle est qu’il n’y a pas de fatalité à des migrations toujours plus dramatiques : nous avons encore les moyens de notre avenir, si seulement nous voulons bien nous les donner.

Merci de votre attention./.

publié le 04/12/2017

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